On m’a plusieurs fois demandé ce que je donnais à manger à mon caméléon, et donc plutôt que de me répéter j’ai décidé de transcrire ici ma façon de faire et la manière dont j’aborde l’alimentation des caméléons en captivité. Mes propos ici concernent des espèces de moyenne à grande taille, en particulier le caméléon panthère (Furcifer pardalis) et le caméléon casqué du Yémen (Chamaeleo calyptratus), qui sont les deux espèces les plus couramment rencontrées en captivité en France.
Petit préambule sur le régime alimentaire in-situ
Tous les caméléons, sans exception, sont fondamentalement invertivores. C’est-à-dire qu’ils vont consommer tous types d’invertébrés (je donnerais des exemples plus bas).
Pour certaines espèces, comme le C. calyptratus, il est possible de lire sur internet ou dans certains ouvrages qu’ils peuvent consommer des végétaux. Alors… C’est vrai, mais dans une certaine mesure seulement. Ce qu’il faut garder à l’esprit c’est qu’un caméléon va accepter tout aliment qui lui semblera comestible et appétant, peu importe qu’il soit bon pour sa santé ou non (c’est le cas pour des vers de farine par exemple, nous y reviendrons). Ensuite, cette affirmation à eu des répercussions fâcheuses comme la distribution de toutes sortes de fruits, bien trop sucrés pour les caméléons. En réalité, il y a fort à parier que les espèces qui présentent ce genre de comportement (C. calyptratus et T. melleri et notamment) le font seulement en cas de nécessité, à la saison sèche lorsque les proies se font rares, ou pour récupérer certains minéraux. Il serait nécessaire de vérifier ce qu’il se passe réellement in-situ, mais les végétaux consommés devraient se résumer à des bourgeons, des écorces ou des baies (acides et peu sucrées). Bien loin d’une salade de fruits donc.
Enfin, certaines espèces peuvent aussi consommer de petits vertébrés, tels que des oiseaux ou des lézards. Toutefois, ces comportements sont observés dans la nature sur les plus grandes espèces telles que le Calumma parsonii ou Trioceros melleri. Et même si de telles observations existent pour des grands spécimens de C. calyptratus, elles restent anecdotiques.
En conclusion, en captivité, nous resterons donc sur un régime exclusivement composé d’arthropodes vivants.
Que faire en captivité ?
I – Diversifier !!!
C’est le premier point essentiel à retenir : il est primordial de diversifier la nourriture ! Distribuer uniquement un type d’aliment, qu’il soit bien équilibré ou non, posera forcément problème sur le long terme avec le risque de développer des carences. De plus, ces drôles de sauriens peuvent s’avérer capricieux : un caméléon nourrit exclusivement avec un seul type de proie risque tout simplement de la refuser au bout d’un moment.
La base
Actuellement, dans le commence il est facile de trouver au moins trois types d’insectes : des grillons, des criquets et des blattes. Tous trois assez bien équilibrés, ils peuvent servir de nourriture de base. Il est même possible d’alterner avec différentes espèces de grillons (Acheta domesticus, Gryllus assimilis, Gryllus bimaculatus), criquets (Locusta migratoria, Schistocerca gregaria) et blattes (Blaptica dubia, Blatta lateralis).
Ensuite, il y a aussi les vers à soie (Bombyx mori, Philosamia ricini) qui constituent un aliment très équilibré et riche en eau. Ils sont d’ailleurs très intéressants pour réhydrater rapidement un animal en stress hydrique et peuvent être distribués régulièrement… mais pas trop (1 à 4 par semaine sont suffisants). Sinon ils peuvent entraîner la formation d’un œdème gulaire (bénin je te rassure) et des selles molles dû à la quantité d’eau qu’ils contiennent.
Les variantes
Enfin nous avons de multiples possibilités en nourriture occasionnelle afin de varier le régime de base cité précédemment ! Quelques exemples en vrac :
- Araignées : excellentes d’un point de vue nutritif, c’est aussi un bon moyen de se débarrasser des tégénaires si elles te dérangent, plutôt que de les écraser inutilement (spoil, les mettre dehors reviens au même)…
- Mouches : peu nutritives mais elles favorisent l’instinct de chasse comme tous les insectes volants (par contre les asticots sont à proscrire car ils peuvent être dangereux !)
- Escargots : très intéressants car riches en calcium, il faut toutefois privilégier les petits individus qui ont une coquille moins résistante,
- Cloportes : eux aussi sont riches en calcium !
- Punaises : contre toute attente mon caméléon en raffole et les sécrétions répulsives qu’elles produisent ne semblent pas le perturber, mais dans le doute évitons tout de même les espèces très colorées.
- Hyménoptères (abeilles, guêpes, bourdons) : d’après l’étude de contenus stomacaux et de selles, ils seraient des proies très courantes en milieu naturel, mais en captivité il vaut mieux faire attention aux piqûres ! Tous les caméléons ne les acceptent pas forcément, mais quand ils en consomment ils savent généralement éviter le dard.
- Et puis encore une foultitude d’insectes sauvages : tipules, papillons nocturnes, phasmes, mantes, criquets des pâtures, grillons champêtres, sauterelles vertes, etc, etc.
Il y a tout de même quelques précautions à prendre lorsqu’on décide de donner une proie sauvage à son caméléon. Premièrement, il faut s’assurer qu’elle ne soit pas toxique (en général méfiance avec les couleurs très vives), piquante (cf Hyménoptères), urticante (pas de chenilles velues), ou trop coriace (les coléoptères c’est la galère). Prudence aussi de ne pas récupérer des insectes à proximité de champs cultivés, des bords de routes ou en pleine ville. Gardez aussi à l’esprit que les insectes sauvages peuvent être porteurs de parasites, peu de chance qu’ils contaminent votre caméléon mais le risque 0 n’existe pas. Enfin, respectez notre faune sauvage indigène, certaines espèces sont protégées et vous ne devez donc pas les prélever !
Les friandises
Comme mentionné plus haut, tous les aliments ne sont pas bons pour la santé des caméléons, pourtant ce sont évidemment ceux dont les caméléons raffolent ! Plutôt que de les proscrire totalement, il est plus malin de les garder sous le coude et de les distribuer avec parcimonie… En effet, ces proies peuvent être utiles pour remplumer rapidement un caméléon sous-alimenté, d’amadouer un individu craintif ou teigneux, ou de l’habituer à manger dans un endroit précis. Dans cette blacklist nous avons par exemple les vers morio, vers de farine, teigne de ruche, larves de cétoines,… Ils sont très riches et parfois trop chitineux, gras et indigestes pour faire simple, donc leur distribution est limitée à une ou deux fois par mois (ou jamais si vous n’en avez pas besoin).
II – Nourrir la nourriture !
Nourrir oui, mais nourrir bien ! Il s’agit du second point essentiel : bien nourrir les insectes qui servent de proies. N’oublions pas que tout ce qu’ils avalent finira dans le caméléon, donc autant en profiter. Et là encore, le secret est de varier, avec une préférence pour les aliments riches en eau, vitamines, calcium et caroténoïdes. Allez c’est parti pour des idées en vrac du top des aliments !
Pissenlit, plantain, cresson, frisée, scarole, endive, chicorée, fanes de carottes/radis/navets, trèfle, luzerne, ortie… Évidemment on y ajoute divers fruits pour faire le plein de vitamines, et dans le top des aliments riches en caroténoïdes on peut citer la carotte, la patate douce et le potiron !
Pour les grillons et les blattes c’est facile : ils mangent de tout. Les criquets mangent plutôt des feuilles et des tiges mais restent aussi assez opportunistes. Les vers à soie sont par contre beaucoup plus sélectifs : mûrier blanc pour le Bombyx mori, et troène pour Philosamia ricini.
Comme pour les insectes sauvages, il ne faut pas prélever de végétaux dans des zones potentiellement polluées, mais attention aussi aux produits de grandes surfaces qui peuvent être traités ! Une fois j’ai donné de l’endive de supermarché (pourtant rincée) à mes grillons, le lendemain ils étaient presque tous morts. On mange vraiment des cochonneries…
Supplémentation
I – Vitamines
Bien nourrir ses insectes n’est pas juste une astuce, en procédant ainsi (et avec une bonne source d’UV) il ne sera pas nécessaire de supplémenter les proies en vitamines ! Personnellement, la seule fois où j’ai dû ajouter des vitamines à mon caméléon car j’avais remarqué une baisse d’activité, c’était quand j’ai acheté des grillons sous-alimentés et que je n’avais pas eu le temps de correctement les nourrir. Concernant la vitamine D3, elle est naturellement synthétisée par les caméléons s’ils ont accès à une bonne source d’UV et une alimentation adéquat, il n’est donc pas nécessaire (et même parfois risqué) d’en ajouter et il vaut mieux se concentrer sur la qualité des deux éléments précédemment cités.
II – Calcium
Bien sûr, la supplémentation en calcium reste nécessaire, surtout chez les jeunes individus en période de forte croissance. En effet, les insectes ne possèdent pas de squelette ossifié et leur apport en calcium est donc bien plus faible qu’avec une proie vertébrée. De plus, ils sont riches en phosphore, ce qui perturbe l’assimilation du calcium par les reptiles, et c’est pourquoi il faut contrebalancer ce rapport Ca/P pour le rendre favorable au calcium : en saupoudrant les proies de carbonate de calcium notamment. Il est aisé de trouver ce produit sous forme de poudre en pharmacie et pour pas cher (assurez-vous tout de même qu’il soit pur et non mélangé à du sucre ou autre excipient). Chacun sa popote, mais personnellement je saupoudre les proies de carbonate de calcium 1 repas sur 2 la première année du caméléon, puis 1 à 2 fois par semaine sur une ou deux proies (parfois moins je le reconnais, plus un animal est âgé, plus la croissance est lente, et donc moins les besoins en calcium sont importants).
Combien, quand, comment ?
Parce que la suralimentation est un fléau en captivité qui entraîne souvent de graves problèmes chez les caméléons (je considère aussi la mortalité comme un problème), je crois qu’il est important de discuter aussi des quantités et des fréquences de distribution.
Taille des aliments
Si une proie n’est jamais trop petite, elle peut au contraire être trop grosse et entraîner des blessures ou des difficultés à déglutir. Par principe, je ne donne pas de proie dont la taille est supérieure ou égale à deux fois la longueur de la bouche pour un adulte ou subadulte. Chez des juvéniles il est même raisonnable de rester sur des proies de taille inférieure à une fois la taille de la bouche. Gardes à l’esprit que les caméléons chassent souvent de nombreux petits petits insectes plutôt que des grosses proies régulièrement. Tomber sur un insecte de grande taille est une aubaine qui n’arrive pas forcément à chaque fois.
Quantité de distribution
Évidemment, le nombre de proies distribuées dépend de la taille de celles-ci, mais pour avoir une petite idée je donne ci-dessous un aperçu de ma popote. On va dire qu’ici les proies en questions sont des grillons, et de taille adapté à son âge comme mentionné dans le paragraphe précédent. Dernière précision : je donne l’âge en mois parce que c’est plus simple, mais il serait plus judicieux de faire en fonction de la taille de l’animal.
- 0 à 4 mois : à volonté,
- 4 à 7-8 mois : 5 à 7,
- 8 à 10 mois : 4 ou 5,
- 10 à 12 mois : 3 ou 4,
- 1 an et plus : 2 ou 3.
Note : maintenant que mon caméléon est âgé (plus de 7 ans), il présente une fonte musculaire caractéristique et visible au niveau de la crête dorsale, des tempes et du casque. Du fait de cette apparente « maigreur », j’ai de nouveau augmenté le nombre de proies (3 à 5 grillons), et la fréquence.
Fréquence de distribution
La fréquence est encore un point très important du nourrissage des caméléons, et la mise en place de jours de jeûne est essentielle pour éviter l’obésité. Dans la nature, les prédateurs n’attrapent pas des proies tous les jours, et en fonction de la saison il est même parfois très difficile de trouver de quoi chasser ! Du fait de cette incertitude concernant la date du prochain repas, le caméléon va se jeter sur tout ce que tu lui proposes, mais il ne sait pas ce qu’il risque en mangeant trop, toi si ! Tu as donc cette responsabilité de le priver de nourriture afin de respecter ce rythme naturel, d’autant plus qu’un caméléon captif se dépense généralement moins qu’un animal sauvage, qui peut parfois parcourir de grandes distances pour trouver sa pitance… Bref ! Sans plus attendre, voici le régime que j’applique :
- 0 à 4 mois : proies quotidiennes,
- 4 à 7-8 mois : 1 jour de jeûne par semaine,
- 8 à 10 mois : 2 jours de jeûne par semaine,
- 10 à 12 mois : alimentation 1 jour sur 2,
- 1 an et plus : alimentation 1 jour sur 2 voire 1 jour sur 3.
Info pratique pour partir en vacances : un caméléon adulte (disons à partir d’un an pour simplifier) peut sans problème jeûner une semaine s’il est en bonne santé et qu’il a accès à de l’eau.
Alors pourquoi un caméléon mange de moins en moins en grandissant ? C’est une histoire de métabolisme ! Les adultes ont un métabolisme bien plus lent que les jeunes en pleine croissance. Et ils grandissent vite ! Un an pour devenir adulte, faut que ça pousse ! Et puis les reptiles ont de toute façon un métabolisme plus lent que celui des mammifères, ils dépensent moins donc ils mangent moins.
Techniques de distribution
C’est vrai qu’on en parle peu, et au final c’est très libre chacun fait comme il le sens, mais j’avais envie de présenter ma façon de faire et pourquoi.
Proies volantes et photophiles
Tout ce qui vole et qui est attiré vers la lumière (et donc vers le haut de l’installation où se trouve généralement le caméléon) est directement lâché librement dans l’arboricarium. Le caméléon finira par les trouver et c’est un bon enrichissement. On peut citer les criquets, les papillons, les mouches, les tipules, les hyménoptères, les mantes etc.
Proies terrestres et lucifuges
Tout ce qui est terrestre et qui aura tendance à se cacher dans les coins sombres est soit distribué à la main (pour les individus habitués) ou dans une mangeoire (ex : pot en plastique, gamelle en inox, mangeoire verticale). Et effet, s’ils sont lâchés le caméléon aura du mal à les retrouver et, outre le fait qu’ils ne seront pas consommés, ils risquent de se reproduire librement chez toi, donc pas top. Dans cette liste figurent notamment les grillons, les blattes, les cloportes, mais aussi certaines araignées. Petite précision au sujet des grillons, il peut arriver que ces derniers attaquent les reptiles dans leur sommeil et peuvent leur infliger de vilaines blessures… Donc même si c’est peu probable avec les caméléons qui sont arboricoles, et que tu as bien nourris tes insectes (j’espère !), c’est une raison supplémentaire pour ne pas les lâcher en liberté.
Et voilà je pense avoir fait le tour ! Merci de m’avoir lu, et si tu souhaites plus d’informations sur la maintenance des caméléons en captivité, je t’invite à consulter l’enregistrement de ma conférence sur le sujet. Bonne journée !

- Madcham.de, 2022. [en ligne]. [Consulté le 13 décembre 2022]. Disponible à l’adresse : https://www.madcham.de/fr/
- NECAS, Petr, 1999. Chameleons: Nature’s Hidden Jewels. Edition Chimaira. Frankfurt : s.n. ISBN 1575241374.
- NOËL, Vincent, 2012. L’alimentation des reptiles. Reptil Mag.
- Tanalahy (forum fermé)
- TILBURY, Colin R., 2018. Chameleons of Africa. An atlas including the chameleons of Europe, the Middle East and Asia. Second edition. S.l. : Edition Chimaira. ISBN 978-3-89973-115-6.
