Écaille ou écaille ? D’après Wikipédia « une écaille est une petite plaque rigide qui émerge du derme d’un animal pour renforcer sa protection« . Merci l’ambiguïté ! Est-ce que je peux donc considérer mes ongles comme des écailles ? On parle d’écailles pour les structures anatomiques recouvrant le corps d’animaux aussi divers que des squamates (serpents / lézards), des tortues, des crocodiles, des chondrichtyens (requins / raies / holocéphales), des cœlacanthes, des actinoptérygiens (poissons à nageoires rayonnées), des oiseaux, des mammifères (pangolins et tatous), des papillons, voir même des mollusques (huîtres). Pourtant, je peux vous assurer que toutes ces structures sont bien différentes ! Alors pourquoi un vocabulaire si restreint ?
Il ne nous viendrait pas à l’idée d’appeler l’objet « poil » et l’objet « plume » par un même mot parce que ces structures sont visuellement très différentes. Pourtant c’est exactement ce qui se passe pour le mot « écaille » qui est utilisé pour décrire une grande diversité de structures. Certes, elles présentent une certaine ressemblance de prime abord et c’est pour cela qu’elles ont été nommées ainsi, mais leur rôle fonctionnel et leur origine est fondamentalement différent. Ainsi, des structures aussi différentes devraient impliquer des appellations différentes, mais que nenni ! Bien sûr, au quotidien la distinction entre écaille et écaille n’intéresse personne, toutefois elle a de quoi donner des migraines à un systématicien ! Pourquoi ? Eh bien c’est une affaire d’homologie. Une partie importante du travail de ces chercheurs est d’inférer les liens de parenté qui existent entre les êtres vivants et de les classer selon leur histoire évolutive. Pour cela, ils s’appuient sur des traits morpho-anatomiques (et génétiques) partagés entre les organismes. Mais pour utiliser ces différents traits, ils doivent au préalable s’assurer qu’ils sont homologues, c’est-à-dire que les structures des différents organismes ont pour origine une même structure ancestrale héritée d’un ancêtre commun. Et en ce qui concerne les différentes « écailles »… Ce n’est généralement pas le cas ! La communication et le codage des caractères s’avère donc compliqué par la pauvreté du vocabulaire…
Afin de pallier ce problème, les scientifiques ont donné des noms un peu plus précis et rigoureux à toutes ces écailles en fonction de leur origine ou de leur composition. Ainsi, celles des « poissons » (actinoptérygiens) sont appelées élasmoïdes – à l’exception des lépisostéidés et polyptères qui possèdent des écailles ganoïdes, celles des raies et requins (Chondrichtyens) sont appelées placoïdes, celles des cœlacanthes sont cosmoïdes, celles des « reptiles » (Squamates) sont cornées, tout comme d’ailleurs celles des tatous et pangolins (sans pour autant leur être homologue !) ainsi que celles des crocodiles, tortues et oiseaux qui sont, elles, appelées scutelles. Pour finir, les écailles sur les ailes des papillons sont simplement des soies aplaties. On y perdrait son latin !
Ci-dessous, quelques exemple de différentes « écailles » à travers le vivant :
- écailles cornées de Corallus caninus (Squamates),
- soies d’Argema mittrei (Lépidoptères),
- scutelles de Platalea ajaja (Aves),
- scutelles de Pelomedusa subrufa (Testudines),
- écailles élasmoïdes de Labidochromis sp. ‘Hongi’ (Actinoptérygiens),
- scutelles de Gavialis gangeticus (Crocodiliens),
- écailles cornées ou scutelles de Tolypeutes matacus (Mammifères).
- DHOUAILLY, Danielle. A new scenario for the evolutionary origin of hair, feather, and avian scales. Journal of anatomy, 2009, vol. 214, no 4, p. 587-606.
- BALLARD, Bonnie et CHEEK, Ryan (ed.). Exotic animal medicine for the veterinary technician. John Wiley & Sons, 2016.
- SAWYER, Roger H. et KNAPP, Loren W. Avian skin development and the evolutionary origin of feathers. Journal of Experimental Zoology Part B: Molecular and Developmental Evolution, 2003, vol. 298, no 1, p. 57-72.
- SHARPE, Paul T. Fish scale development: hair today, teeth and scales yesterday?. Current biology, 2001, vol. 11, no 18, p. R751-R752.
- WESTNEAT, Mark. Vertebrates: Comparative Anatomy, Function, Evolution. Systematic Biology, 1998, vol. 47, no 4, p. 762.
- cours d’histologie comparée des écailles de vertébrés au MNHN et Sorbonne université par le Dr Damien Germain et le Dr Jorge Mondéjar Fernandez.







