L’utilisation de la couleur par les caméléons

Les caméléons sont connus pour leur diversité de couleurs autant que pour leur capacité à en changer rapidement… Mais pourquoi les couleurs sont-elles aussi importantes pour ces sauriens ?

Avant tout, il est nécessaire de mentionner que les caméléons ne sont pas tous des stabilo sur pattes, et la capacité à changer de couleurs varie fortement au sein de cette famille. Chaque individu dispose d’une palette de couleurs limitée, déterminée par son espèce, son âge et son sexe. Certains peuvent en exhiber une grande diversité (jaune, vert, rouge, bleu, etc) quand d’autres n’ont à leur disposition que quelques nuances d’une ou deux couleurs (c’est le cas pour beaucoup d’espèces terrestres).
Un changement de couleur peut être déclenché dans 3 principales situations :

I – En réponse à une stimulation visuelle

En gros, le caméléon voit quelque chose et modifie sa coloration volontairement en fonction de ce qu’il aperçoit. Ce peut être un congénère, un prédateur ou une proie.
Dans le cas d’un congénère, la coloration va permettre d’envoyer des signaux visuels dans le but de transmettre des informations, pour faire simple : communiquer. Les dernières études montrent d’ailleurs que les caméléons auraient acquis la capacité de changer de couleur pour cette raison, et non pas pour se camoufler comme on le pensait autrefois. Cette aptitude leur permet ainsi d’afficher des signaux bien visibles à destination de congénères, mais qui sont suffisamment brefs pour minimiser l’exposition aux prédateurs (parce que c’est plus discret d’être jaune fluo 2 min que toute sa vie quand on veut éviter de se faire boulotter). D’ailleurs, en l’absence de prédateurs dans leur environnement, les caméléons deviennent non seulement plus colorés, mais aussi plus exposés afin d’être mieux vus de leurs congénères, ce qui illustre bien l’importance de ce « langage » coloré ! Les couleurs, les motifs, la fréquence de changement, ainsi que l’intensité, sont autant de moyens utilisés pour transmettre des messages précis en fonction du contexte (parade, soumission, dominance,…). Et lorsqu’ils utilisent ces changements pour communiquer, les caméléons sélectionnent même des couleurs qui contrastent le plus avec le milieu environnant, l’exact inverse de l’idée reçue sur les caméléons !
Dans le cas où il repère un prédateur ou une proie, le caméléon optera cette fois-ci pour la discrétion, plus question d’envoyer des signaux repérables ! Le camouflage est la principale stratégie de chasse et de défense des caméléons, mais contrairement aux croyances populaires, ils ne peuvent pas vraiment imiter leur environnement. Toutefois, ils sont capables de choisir des couleurs permettant de réduire leur contraste avec celui-ci, et d’être ainsi moins visibles. De plus, certaines espèces sont à même de produire des motifs complexes de façon à casser leur silhouette, exactement comme le ferait un treillis militaire.


II – En réponse à un état physiologique

Dans ce cas, le caméléon ne contrôle pas activement le changement de couleur mais c’est son état physiologique qui le définit. L’exemple le plus parlant est le statut reproductif des femelles. Chez beaucoup d’espèces, celui-ci est visuellement signalé par des colorations spécifiques, en particulier lorsqu’elles sont gravides ou non-réceptives. L’état de santé général peut aussi grandement impacter la coloration des caméléons (malades, ils ont le teint pâle).


III – En réponse à la température

Les caméléons sont des animaux poïkilothermes, c’est-à-dire à « température corporelle variable », dépendante de celle du milieu. Beaucoup de reptiles peuvent plus ou moins influer sur leur température grâce un comportement de thermorégulation : ils lézardent au soleil. Mais les caméléons vont plus loin ! En effet, ils sont capables de réguler activement leur température interne par des changements de couleur afin de se maintenir autour de 30-32°C. Pour faire simple, lorsqu’il fait froid ils arborent des couleurs plus foncées (voir deviennent complètement noir) afin d’emmagasiner la chaleur rapidement, et au contraire ils deviennent très clairs (crème, jaune ou vert pâle) afin de réfléchir au maximum les rayons du soleil lorsque la chaleur est excessive. Encore plus fort : ils sont même capables de dissocier les deux côtés de leur corps en adoptant une couleur sombre sur le flanc orienté face au soleil et une couleur plus claire de l’autre côté, de vrais panneaux solaires !

IV – Info BONUS !

Les caméléons sont tétrachromates, c’est-à-dire qu’ils possèdent un photorécepteur de plus que nous. Ainsi, ils perçoivent non seulement les couleurs comme nous, mais leur spectre visible est aussi étendu aux ultraviolets. Leur vision est donc plus complète, ce qui implique qu’ils puissent distinguer des nuances de couleurs là où nous n’en verrions qu’une. Là où ça devient intéressant, c’est que des régions du corps des caméléons réfléchissent la lumière UV, et ceux-ci sont capables de discerner ces différences, contrairement à nous ! De plus, certains peuvent aussi réfléchir la lumière infrarouge, mais là on ne sait pas vraiment si les caméléons perçoivent ces nuances. Quoiqu’il en soit, les colorations des caméléons, ainsi que leurs changements, sont bien plus complexes que ce qu’il n’y paraît…

Illustrations ci-dessous : Calumma p. parsonii ‘yellow lip’ femelle, Calumma p. parsonii ‘orange eye’ mâle, Furcifer pardalis ‘ambilobe’ mâle, Bradypodion caffer mâle, Brookesia stumpffi. Un grand merci à Anne et Chris pour m’avoir permis de photographier leurs animaux !

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